Abdourahmane Diouf: «J’appelle à la tenue d’un Congrès extraordinaire du parti Rewmi…»

 

Il était une foi… Abdourahmane Diouf, est-on tenté de dire. Tant l’homme est droit dans ses bottes, raide dans ses convictions. Malgré une rumeur persistante qui voudrait, dans ses moments de trouble à Rewmi, qu’il rejoigne l’Apr du Chef de l’Etat Macky Sall, l’économiste se veut conséquent, clair comme sa vision des choses de sa formation politique: «Rewmi est mon parti. Idrissa Seck est mon candidat pour 2019», martèle-t-il d’emblée. Le reste, comme vous l’imaginez, n’est que colportage, ragots. Ou intox politique. C’est selon ! Abdourahmane, lui, est aux antipodes de ce que la chronique plante ici et là sur son sujet. Et comme d’habitude, face à L’Obs, le président de l’Agence Africaine pour le Commerce et le Développement (2ACD) a répondu aux questions de l’heure qui agitent la gazette politique et interpellent directement son parti, Rewmi, aujourd’hui dans le creux de la vague.

M. Diouf, ça fait longtemps qu’on ne vous entend plus intervenir dans le débat politique au Sénégal, bien que vous soyez le porte-parole de votre parti, Rewmi. Pourquoi ce silence ?

Il est de notoriété publique que je suis absent du pays depuis bientôt deux ans, pour des raisons professionnelles et familiales. J’en ai déjà parlé. La politique est un engagement sain et noble pour lequel j’aimerais pouvoir me déployer de façon optimale. Mais sans l’accomplissement de soi, on ne peut raisonnablement pas aspirer à se rendre utile pour les autres. La crédibilité de l’homme politique, à mon sens, se trouve dans sa capacité à se prendre en charge, d’abord. C’est ce que j’essaie de faire, modestement. Si j’y échoue, ce serait prétentieux de vouloir prendre en charge des questions d’intérêt collectif national, autrement plus complexes. Ceci dit, mon engagement n’a pas fléchi. Rewmi est mon parti. Idrissa Seck est mon candidat pour 2019. Et j’aspire à faire de la coalition qui portera sa candidature celle qui sera présente au second tour et qui remportera l’élection présidentielle. Il est maintenant vrai que mon silence pose des questions importantes sur le «porte-parolat» de notre parti. Comme porte-parole, je peux être important, mais je ne suis pas et je ne dois pas être indispensable. Ma vision est qu’un «porte-parolat» moderne ne doit pas être incarné par une individualité, comme c’est le cas aujourd’hui. Ma proposition est que Rewmi mette en place un pool de porte-paroles, composé de diverses ressources humaines de haute qualité, très pointues dans leurs domaines respectifs de compétence, autour de qui s’articulerait la communication politique, économique et sociale du parti. Ces porte-paroles ne seront pas seulement des éléments de transmission de messages. Formés et spécialisés, ils seront aussi les producteurs infatigables d’idées et de positions qui alimenteront notre dialogue permanent avec les Sénégalais. Notre parti doit travailler à constituer une masse critique de communicants et de débatteurs pour produire et transmettre nos messages. Mes silences seront alors moins audibles et l’institution du parti s’en trouvera renforcée.

Votre parti est actuellement traversé par des remous. La saignée se poursuit, avec la démission de responsables de premier plan. Qu’est-ce qui se passe exactement à Rewmi ?

Je pense que chaque départ a ses motivations propres, avouées ou cachées. Certains sont partis à la suite de divergences de fond. D’autres ont eu des frustrations conjoncturelles qui ont eu raison de leur militantisme. Je considère que la plupart des départs ne relèvent pas de problèmes structurels. Et j’ai la naïveté de penser qu’ils ne sont pas définitifs. Notre projet est viable et patriotique. Celui qui l’incarne Idrissa Seck a l’ambition intacte et s’est bonifié. Nous pouvons espérer un mouvement massif de retours de tous les militants qui ont douté, à un moment, de la viabilité du projet. Il faut qu’ils comprennent que ce projet qu’ils ont contribué à bâtir est arrivé à maturité. Et nul n’est plus légitime qu’eux pour l’opérationnaliser dès 2019. Ces militants de la première heure, des moments difficiles et de la semi-clandestinité, sont ceux qui ont bâti le socle et donné à Idrissa les moyens de ses ambitions. Nous avons besoin d’eux pour parachever le projet et nous leur tendons les bras.

Pour vous, quelle est la solution pour stopper cette saignée ?

Le premier défi de Rewmi aujourd’hui, c’est de sortir de son monolithisme. En vérité, notre parti devra stopper sa longue crise de croissance et se stabiliser. Il nous faut aplanir les incessantes concurrences de légitimité entre les générations de militants, fédérer du M6 originel au Rewmi d’aujourd’hui, gommer les postures condescendantes et nous conditionner tous en soldats du projet. A chaque fois que nous avons été forts, nous avons été immédiatement affaiblis. Nos fulgurances individuelles n’ont jamais été capitalisées en force de propositions collectives. Si nous réussissons l’agrégation des forces de Rewmi 2007, de Rewmi 2012 et de Rewmi 2017 autour du projet, qui n’a varié que pour se bonifier, Rewmi 2019 pourra incarner tous les espoirs et constituer l’alternative. Nous en avons les moyens et la volonté. Si Idrissa est le pôle originel de légitimité, il faudra réhabiliter et valoriser tous les pôles secondaires de légitimité, amasser nos dividendes éparpillés aux quatre coins du pays et faire du parti une force de frappe incontournable. Rewmi doit faire le pari de la pérennité. Pour cela, il faudra qu’il s’extirpe du contexte situationnel de la crise de 2004, réprime les émotions victimaires et élargisse la base de ses adhérents. Je lance cet appel pour qu’une fois, tous les militants de toutes les séquences de vie de notre parti se remettent ensemble pour se donner la chance de jouer ensemble un match en entier, avec la plénitude de nos moyens. Ce que nous n’avons jamais fait. 2019 est notre chance. Il faudra qu’on la joue à fond.

C’est quoi le deuxième défi ?

Le deuxième défi est lié à l’organisation et au fonctionnement du parti. Rewmi se doit d’être doublement attractif. Pour son développement institutionnel propre, en attirant de nouveaux membres. Et pour se parer des atours d’un appareil attractif qui servirait de socle à une large et crédible coalition pour porter la candidature de Idrissa Seck. Nous sommes d’ailleurs sur la bonne voie à cet égard. Rewmi a fourni 86% du personnel politique d’encadrement à la coalition Manko Takhawou Sénégal lors des dernières élections législatives. Mais nous devons encore faire mieux. J’appelle à la tenue d’un Congrès extraordinaire, bien avant le congrès ordinaire d’investiture du candidat. Le parti doit s’auto-évaluer et amorcer une mue, dans les délais les meilleurs. Les militants doivent se parler, les stratégies doivent être amorcées, le président doit aller à la rencontre des adhérents de son parti. Le parti doit vivre et assumer son destin. Et puisque nous ne pourrons nous permettre d’être arbitraires dans la sélection, toutes nos forces vives devront être présentes. Ce sera le sens de notre Congrès extraordinaire. Et le plus tôt sera le mieux. Le Secrétariat national n’est plus intact dans sa composition. Beaucoup de postes sont à pourvoir. Le recrutement est une urgence pour assurer l’animation des différentes instances. Le président a la prérogative de nommer à ces différents postes. C’est incontestable. On peut garder le principe et améliorer le processus décisionnel. J’appelle à la mise en place d’un mécanisme dont la finalité est de rendre plus visibles, aux yeux du président du parti, tous les talents aspirant à intégrer le secrétariat national. Ce serait une excellente opportunité de dénicher de talents nouveaux, de favoriser l’élaboration de projets sectoriels liés à la fonction briguée, de stimuler le débat démocratique dans le parti et de procéder au nivellement de certaines légitimités concurrentes. Le processus serait finalisé lors du Congrès extraordinaire. Enfin, il faudra se résoudre à ne pas considérer le bureau politique comme une option. C’est une institution du parti dont le fonctionnement renseigne sur notre réactivité, la régularité de notre engagement, notre implication dans la recherche quotidienne de solutions et nos interactions avec nos adhérents. Le bureau politique doit être réhabilité, valorisé et rendu opérationnel dans les délais les meilleurs.

Personnellement, comment avez-vous accueilli la démission de Thierno Bocoum ? 

Je suis triste de le voir partir. Mais je considère que la démission de Thierno Bocoum procède de la libre disposition de soi-même. Il est celui qui a défini ses motivations et qui les comprend le mieux. Il ne lui est pas interdit d’avoir sa vision propre et son agenda. C’est sa liberté. Nous avons souvent fait face à des départs, comme c’est le cas dans tous les partis politiques d’ailleurs. J’ai toujours considéré que ce n’est pas une raison de cristalliser des rancœurs et des haines, de nourrir des inimitiés ou de se regarder en chiens de faïence. Ceux qui nous quittent ont été au service du parti. Ils nous ont été utiles. Ils ont travaillé pour le triomphe de nos idéaux. Ils ont été des talents à notre service. Je ne vois pas pourquoi il faut les jeter en pâture dès lors qu’ils ont choisi une autre orientation politique. On peut se désoler de perdre des éléments aussi valeureux et engagés. On peut réfléchir à la façon d’anticiper et d’éviter que des cas similaires se répètent. Mais il est inutile que le parti ou ses membres se confinent dans des renfrognements improductifs. Si nous avons vocation à diriger le Sénégal, il faut que nous apprenions à gérer des situations quotidiennes d’inconfort ; à nous réinventer autant de fois que nécessaires pour conserver notre aptitude et notre lucidité à proposer des solutions novatrices. Les nations et les entités qui ont choisi la victimisation comme moyen de résilience ne sont pas celles qui sont les plus progressistes. Elles oublient de penser à elles et ratent les trains de l’histoire. Je souhaite bonne chance à Thierno et formule le vœu que nos chemins se recroisent un jour dans l’intérêt du Sénégal.

On parle d’une audience que le Président Sall lui aurait accordée nuitamment au Palais, êtes-vous au courant ?

J’ai eu la version de Thierno Bocoum. Je lui ai parlé. Il a infirmé cette version. Je n’ai aucune raison de ne pas le croire. Ma relation avec lui a toujours été empreinte de franchise et de sincérité. Ma perception et ma confiance ne changeront que quand il m’en donnera lui-même de bonnes raisons, en posant des actes contraires à l’éthique et à la droiture que je lui connais. Et ce n’est pas le cas au jour d’aujourd’hui. J’appelle mes frères et sœurs de Rewmi à ne pas s’associer à la calomnie et à la diabolisation envers Thierno et envers tout autre acteur politique. Nul n’est mieux placé que le parti Rewmi et son président pour mesurer le degré de malhonnêteté de certaines attaques. Rewmi et son président ont été calomniés et traînés dans la boue, sans qu’aucun début de preuve n’ait jamais été apporté. Nous connaissons suffisamment cette souffrance pour ne pas l’imposer à d’autres. La moralisation de la vie politique est un impératif auquel nous devons tous souscrire. Il y va de l’avenir de notre pays.

Beaucoup expliquent les départs de Rewmi par le comportement d’Idrissa Seck, qui serait condescendant avec ses collaborateurs. Est-il une fois arrivé, au cours d’un débat contradictoire avec le patron dr Rewmi, qu’il vous manque de respect ?

Personnellement, j’ai des relations empreintes de respect et de courtoisie avec le président Idrissa Seck. Cela a toujours été ainsi. J’échange avec lui et nous confrontons nos idées dans l’intérêt du parti et de notre pays. Dès l’origine, nous avons su bâtir une relation dont le baromètre du succès ne réside pas dans les aspects matériels, sociaux ou affectifs. Nous avons un projet pour le Sénégal que nous essayons, tous les deux, d’objectiver le mieux possible. Chacun y apporte une contribution à la lumière de son parcours et de son expérience. A ce jour, nous avons pu y arriver de façon sereine et courtoise.

La Présidentielle, c’est dans quelques mois. On voit l’opposition se bouger, cherchant la bonne formule pour venir à bout de Macky Sall. Un pacte a été même proposé par l’ancien ministre Habib Sy et Idrissa Seck semble être d’accord là-dessus. Que pensez-vous de cela ?

Le fait de penser à un pacte montre que nous sommes dans de bonnes dispositions pour tirer les leçons des Législatives. On ne peut que s’en réjouir. Rewmi a toujours œuvré pour des démarches consensuelles autour de l’intérêt des Sénégalais. Nous l’avons suffisamment prouvé lors des dernières élections législatives. Nous avions su nous léser pour préserver l’essentiel. Il est important de trouver des consensus autour des principes et non autour des hommes. Les offres politiques que nous faisons aux Sénégalais pour des alternatives crédibles doivent aller au-delà des contingences personnelles. Pour être efficaces, elles ne pourront pas s’accommoder des humeurs et des états d’âme des uns et des autres. J’attends d’en savoir davantage sur ce pacte pour apporter ma contribution. Au demeurant, je considère que sans être unitaires, les candidatures de l’opposition pourraient être diverses mais limitées. Trois à quatre pôles de candidatures sérieuses pourraient être envisagées pour faire face au pouvoir actuel. Cela suppose que des candidats, supposés à ce jour présidentiables, renoncent à leur candidature et s’insèrent dans les pôles existants, en fonction des orientations et offres politiques proposées. Cela suppose le même effort de compression des égos requis durant les Législatives. La lecture des résultats des élections législatives nous donne des indications claires sur la réalité des forces en présence. Nous devons les capitaliser et en faire un usage qui nous garantit une présence au second tour. C’est l’enjeu capital auquel nous devons consacrer tous nos moyens intellectuels, matériels et humains. La Présidentielle a ceci de particulier qu’elle peut unifier les forces de l’opposition sur fond de concurrence préalable. Si la victoire d’un pôle de l’opposition entraîne de fait le ralliement des autres pôles par le jeu du soutien au candidat de l’opposition le mieux placé, il n’y a pas de doute qu’une autre alternance nous tend les bras en 2019.

Si aujourd’hui l’opposition accepte le pari de l’unité, autour de qui devrait-elle se réunir ? 

Ce raisonnement ne permet pas de trancher un leadership univoque dans l’opposition. J’aurais préféré que mon candidat, Idrissa Seck, soit celui qui cristallise les forces du changement. Mais par respect et par éthique républicaine, nous ne pouvons dénier aux autres la légitime ambition de proposer une alternative. Notre leadership ne peut pas se décréter. Dès lors, notre objectif est de travailler à présenter à nos partenaires de l’opposition et aux électeurs sénégalais la meilleure offre politique possible. Notre candidat est aguerri. Il a l’expérience de la gestion de l’Etat. Il a la vision qui lui permet de nous placer sur les rampes du développement durable. Il a fait face à des difficultés inhérentes à la vie politique. Il en a tiré les leçons et s’est bonifié avec le temps. Il est prêt à gouverner. Il doit néanmoins se rendre plus visible, plus accessible et s’organiser pour être plus audible. Son dialogue avec les Sénégalais doit se faire sans aucune intermédiation. Il doit les rassurer sur sa vision et décliner ses convictions pour que les Sénégalais puissent le juger, sans filtre. Idrissa devra jouer sa partition de façon optimale et mettre en œuvre la plénitude de ses moyens. Idrissa devra se transcender pour nous offrir le meilleur de lui-même. La logistique suivra. D’ailleurs, il est depuis dimanche dernier sur le terrain, en train de sillonner la région de Fatick. Ce n’est que le début. Nous mettons le cap sur 2019 !

On a beaucoup parlé d’anomalies dans le processus électoral qui a mené aux Législatives. Certains se sont même attaqués à la sincérité du scrutin, parlant de fraudes massives. Pensez-vous qu’à l’état actuel de la démocratie sénégalaise, on peut parler de vol du scrutin ?

De toute évidence, les disfonctionnements notés lors des dernières Législatives ne sont ni anecdotiques ni accidentels. Ils semblent procéder de turpitudes volontaires à dessein inavouable. Cela ne peut pas être que de l’incompétence. Ou alors, il s’agirait d’une incompétence organisée et hautement stratégique à vocation manipulatrice. Le Sénégal et les Sénégalais méritent mieux. La sincérité d’un scrutin est garantie par deux conditions préalables : la maîtrise de la carte électorale et la fiabilité du fichier électoral. Aucune de ces conditions n’a été respectée. En violation flagrante des dispositions de l’article 11 du code électoral, le ministre de l’Intérieur n’a pas su garantir aux partis et coalitions de l’opposition la mise à disposition de ces précieux outils, dans les formes et les délais requis. N’eût été le tir groupé de l’opposition, il n’est pas sûr que les documents, dont seulement une partie a été livrée en fin de compte, aient pu être disponibles pour toutes les parties prenantes. Il s’y ajoute l’absence de consensus autour du processus et l’utilisation abusive des ordres de mission, qui ont été décisifs pour les résultats de Dakar, la non distribution de plus d’un million de cartes d’identité, qui a privé une grande partie de l’électorat de son droit fondamental de vote, l’achat de conscience érigé en règle etc. Tous ces éléments jettent la suspicion sur la sincérité des résultats finaux proclamés et laissent penser à une issue électorale déconnectée de la réelle volonté des populations.

Pour vous, quels sont les préalables à régler avant d’aller à la Présidentielle de 2019 ?

Le camouflet électoral présenté en mondovision lors des dernières élections électorales n’est pas digne de la République du Sénégal que nous avons mis tant de sacrifices à bâtir ensemble. Les partis et coalitions ont donné les meilleures pistes depuis longtemps. Il y a deux préalables absolus dont le respect conditionnera tout le processus de la Présidentielle de 2019 : confier les élections à une autorité neutre et consensuelle, comme les actuels tenants du pouvoir l’avaient demandé et obtenu en 2012 ; et procéder à un audit systématique du fichier et de la carte électorale. Tous les autres éléments du processus pourront s’insérer dans ce canevas de base. La gouvernance du processus électoral ne doit pas être parée des atours d’un dialogue politique présenté comme une concession du pouvoir à son opposition. Ce n’est d’ailleurs pas qu’une affaire exclusive des politiques. C’est un bien commun national qui transcende les appareils partisans et que l’actuel régime a l’obligation de sauvegarder.

L’OBS

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